« Petits travaux » – une pratique quotidienne de peinture sur des cartes d’échantillons
Prendre une carte d’échantillon de couleur de la société Karwei*, mesurant 21 x 14,8 cm, de la peinture à l'huile et un temps limité. C’est la recette d’Elsa Hartjesveld pour son « petit travail du jour », qui s’est très vite transformé en une pratique quotidienne de la peinture. Toujours la même routine, pour un résultat complètement différent chaque jour. L'artiste a conçu cette méthode en se limitant à la matière, la taille et la durée, lorsqu'elle a été contrainte d'adopter une approche pragmatique de son travail en raison de certaines limitations : manque d'espace et fatigue après une maladie. Cette pratique singulière et simple lui permet de démarrer et terminer une journée avec fluidité, spontanément et régulièrement si elle le souhaite. Elle transforme un inconvénient en avantage : cette nouvelle méthode lui a ouvert de nouvelles perspectives, les règles simples offrent des possibilités inattendues et les œuvres peintes en une journée produisent de nombreuses surprises.
Le « petit travail » met naturellement en mouvement un processus créatif à l’aide d’un rituel simple, qui donne à Hartjesveld tout l'espace nécessaire pour travailler de manière intuitive, à l’écoute d’une pensée émergente. Ici, attrapant une image qui lui trottait dans la tête, là, explorant une couleur ou une ambiance, mais surtout, peignant sans plan préétabli, à la manière d’un impromptu musical. On pourrait dire que le « petit travail » fonctionne pour elle comme un mantra : entrer dans le bon état d’esprit et trouver la concentration méditative recherchée pour laisser advenir ce qui se présentera dans l’instant au bout du pinceau. Cela produit des images très variées, avec une attention portée à un sujet concret spécifique, comme par exemple la série des robes, ou encore une exploration de couleur ou d’une forme et même, un flot de pensées, représentés, alternativement, dans des réflexions picturales sur un micro ou un macrocosme, toujours dans la limite d’un tableau de format carte d’échantillon. Chacune de ces petites œuvres est un reflet intime du quotidien qui semble en même temps vouloir zoomer sur ce que nous sommes en tant qu’êtres humains, mais aussi ce qui nous entoure et que nous pensons voir et qui nous emmène bien souvent au-delà de nous-mêmes.
Ainsi, le thème récurrent de la robe est significatif dans sa fausse évidence. Il s’agit d’un thème incontestablement reconnaissable pour les filles. Quelle petite fille n’a pas joué à habiller des poupées Barbie ou à se déguiser avec ses amies ? Mais essayer des robes n’est pas seulement amusant, c’est aussi excitant, c’est un exercice qui met en jeu l’image de soi à travers les rêves de la femme que nous aimerions devenir. Et puis le rêve advient ou se fracasse, c’est selon. Une robe n’est jamais simplement un vêtement, un objet anonyme et dénué de sens ; elle est toujours parée de désirs, de souvenirs, d’attentes et de déceptions. Car, une fois habillée, chaque femme devient ce qu’elle veut ou ne veut pas être, selon le contexte personnel et surtout social toujours en évolution. Hartjesveld explore ce jeu social fait d’innombrables possibilités, d’opportunités et d’horizons divers ; les robes sont séduisantes ou ordinaires, imprégnées de désir et de magie mais aussi de la perte inévitable de l’innocence enfantine.
Dans d’autres œuvres, le « petit travail » mène à des intuitions qui vont au-delà du visible humain, vers ce qui nous transcende, ce qui relève de l’inconnaissable mais qui peut être ressenti si l’on y est sensible. Hartjesveld explore les mystères du monde intérieur personnel à un micro-niveau et pourtant l’infini est là, partout, invisible mais connecté à un tout plus grand. Grâce à son expérimentation quotidienne des « petits travaux », elle parvient à cartographier ces observations méditatives de manière directe. La série croissante de ces variations quotidiennes ouvre à chaque découverte de nouvelles interprétations à travers une contemplation silencieuse. Ce « petit travail » peut ainsi être incroyablement activant.
(*) Karwei est une enseigne néerlandaise de bricolage, où l’on peut également trouver des cartes d’échantillons de couleur. « Karwei » signifie « travail » ou « corvée » en néerlandais. «
Karweitje » est le diminutif : « petit travail ».
Elsa Hartjesveld joue ainsi avec le sens littéral du mot et l’intention artistique qu’elle lui donne.
Jean Francois Rouzières
‘DAILY CHORES - a painting practice on sample cards
Take a colour sample card from the Karwei(*) company with the dimensions 21 x 14.8 cm, oil paint and some measured time. With this recipe Elsa Hartjesveld works on her ‘daily chore’ which then pays off as a daily rate of her painting. Always the same routine but with a completely different outcome every day. The artist came up with this method, restricting herself in material, size and duration, when she was forced to take a pragmatic approach to her artistic practice due to some temporary practical and physical limitations: lack of space and fatigue after being ill. This personal, simple regime makes it possible for her to easily get started without too much fuss, directly and if desired, daily. She turns a disadvantage into an advantage, because the simple rules appear to offer plenty of opportunity for paintings that - made in a day - provide lots of surprises and new insights.
The ‘daily chore’ naturally sets in motion a work process with a simple ritual that gives Hartjesveld all the space to work intuitively: following an emerging thought, picking up an image that has stuck in her head, investigating a colour or atmosphere, but above all painting without a preconceived plan in the moment itself. You could say that the ‘daily chore’ works for her as a mantra to get into the right mood and find the meditative focus she is looking for to let in what presents itself today to be painted. This produces very diverse panels with attention to a specific concrete subject such as for example the series of dresses, a colour or form investigation or even a stream of thoughts, depicted - alternately in playful micro- and macrocosm painting reflections - within the nutshell of a colour sample format painting. All of these paintings, each and every one of them, are intimate, personal daily currencies, which at the same time also seem to know how to zoom in on who we are as human beings in the greater whole, on what we think we see and what can possibly be guessed outside and within ourselves.
The recurring theme of the dress is telling in its misleading unambiguity. It is an undeniably recognizable girl theme, because who as a girl does not know the dress-up party with Barbie dolls or with girl-friends. But trying on dresses is not just fun, it is also very exciting because it is an exercise in salonfähigkeit for the fashion poses that befit your dreams of the future and for the woman/person you would like to be. So, a dress is never just a piece of clothing, an anonymous, meaningless object; it is always adorned with desires, memories, expectations and disappointments. Because ‘dressed’ we become who we do or do not want to be, depending on the changing personal and in particular the social context. Hartjesveld explores this serious social game of endless possibilities, opportunities and vistas in life with dresses that remain seductively close to the earthly and the everyday, but are imbued with magical desire and the inevitable loss of childish innocence.
In other paintings, the ‘daily chore’ leads to inspired hunches that reach beyond the humanly visible to that which transcends us, to what seems unknowable but can be felt if you are open to it. Hartjesveld explores the riddles of the personal inner world at a micro level but also the extra-terrestrial, immeasurable, cosmic questions within the limited painting dimensions imposed by herself, which seem to be on the one hand invisibly close and on the other hand invisibly far still connected to each other in a larger whole. Through the route of her ‘daily chore’ experiment, she manages to map these meditative observations very directly and without distraction in her paintings.
The growing series of all these inspiring daily variations challenges the maker and the viewer time and again to new interpretations and quiet contemplation. A perfectly chosen ‘daily chore’ can thus simply invoke such activating power.
Text: Marie Jeanne de Rooij
(*) Karwei is a Dutch hardware building-store, where you can buy also colour sample cards. The name of the brand, Karwei, means ‘chore’, or a job you have to do. Karweitje is the diminutive: a little chore. So, Elsa Hartjesveld is playing with the matter of fact meaning of the word and the artistic intentions she is using it for.